La Commission européenne projette de réduire les impacts négatifs de la pêche (Ocean Pact). Le débat reste vif. Certains acteurs du secteur dénoncent des « coupes inutiles » dans les quotas, craignant la perte d’emplois et un avantage pour les concurrents extra-européens.
La gestion durable des ressources halieutiques est une responsabilité globale : les quotas baissent parce que les stocks déclinent (STECF). Plusieurs points de discussion pour avancer vers des solutions partagées:
- Coupe inutiles dans les opportunités de pêche ?
La gestion durable des ressources halieutiques est une responsabilité collective : les quotas baissent parce que les stocks déclinent, parfois « naturellement », parfois à cause de la surpêche. Les mesures de gestion ne visent pas à « tuer la pêche », mais à instaurer des pratiques garantissant la régénération des stocks et la viabilité économique à long terme. Contrairement aux quotas laitiers, les quotas de pêche sont directement liés à la santé des écosystèmes ; sans conservation, les stocks pourraient s’effondrer, entraînant des pertes d’emplois encore plus importantes.
En Europe, l’état écologique des milieux marins est souvent sous‑estimé. Il semble que de nombreux acteurs ne saisissent pas l’urgence de restreindre les activités économiques en mer. Les critiques des avis scientifiques du Conseil International pour l’Exploitation de la Mer (CIEM) proviennent d’un large éventail de personnes : pêcheurs, experts et ONG. Certains pêcheurs ou leurs représentants estiment fréquemment que les évaluations scientifiques ne reflètent pas fidèlement la réalité des populations de poissons.
2. Le chalutage de fond assurait la souveraineté alimentaire en Europe ?
La souveraineté alimentaire désigne l’accès de tous à une alimentation suffisante, sûre et nutritive. Le secteur de la pêche invoque le chalut de fond comme pilier de la sécurité alimentaire française et européenne : sans ces techniques, les criées manqueraient de volume, ce qui accroîtrait la dépendance aux importations de poissons provenant de pays aux normes environnementales moins strictes.

Toutefois, un approvisionnement stable ne doit pas se faire au détriment des habitats marins protégés. On observe une contradiction : la pêche française prétend « nourrir le monde », alors que l’exportation massive de produits de la mer (et d’autres denrées agricoles, voir EUMOFA) réduit de fait la disponibilité intérieure.
Trois leviers pourraient renforcer la sécurité alimentaire tout en évitant une exploitation intensive et continue des ressources naturelles :
- Réduction des pertes : Environ 25 % des pertes alimentaires surviennent pendant la production, 55 % lors de la transformation et de la distribution, et 15 % chez le consommateur (EUMOFA 2024). Optimiser chaque maillon de la chaîne de valeur du poisson libérerait des quantités déjà disponibles.
- Adaptation de la consommation : La consommation moyenne française de poisson (~24 kg /an) dépasse les recommandations (2‑3 fois/semaine). Ajuster la consommation aux besoins réels limiterait le gaspillage et les risques sanitaires liés à la surconsommation.
- Réorientation des usages : Dans certains pays, une part importante de la production marine est détournée vers l’alimentation animale ou d’autres usages non alimentaires. Réorienter ces flux vers la consommation humaine améliorerait l’autosuffisance alimentaire.
3. Le chalut serait-il une pratique bien contrôlée, délimitée et sans conséquences ?
Un article du Marin (REF) décrit le chalut comme une activité « parfaitement maîtrisée, délimitée et sans impact », étayée par des analyses scientifiques rigoureuses. Or, les études croisées « engins de pêche‑habitats » (ex. IFREMER) montrent clairement que le chalut de fond n’est compatible qu’avec quelques aires marines protégées (AMP), là où la perturbation naturelle (tempêtes, forts courants, etc.) s’avère du même ordre de grandeur (Hiddink et al. 2023). Pour la majorité des sites, il semble au contraire préférable d’exclure une telle technique tant qu’elle n’a pas prouvé son innocuité au cas par cas (principe de précaution, PCP Art. 2).
Le chalut de fond utilise de lourds panneaux en contact permanent avec le substrat, causant d’importants dommages : il soulève les sédiments des fonds marins, y compris des polluants potentiels, altère la qualité de l’eau et perturbe les habitats benthiques. Sa faible sélectivité entraîne la capture massive d’espèces accessoires, y compris des juvéniles de poissons, ce qui aggrave la surpêche. Les données du CIEM (WGECO) indiquent une diminution continue de la taille moyenne des prises, signe que les poissons sont capturés avant d’avoir pu se reproduire, ce qui compromet la régénération des stocks.
Des variantes moins « impactantes » existent : le chalut dit « pélagique » (il opère dans la colonne d’eau) et le chalut « semi‑pélagique » (soulevé du fond), réduisent le frottement, mais conservent un risque de contact accidentel avec le fond. Malgré de nombreuses innovations visant à améliorer la sélectivité (STOA 2024), aucun dispositif au chalut n’a encore démontré une réduction suffisante de l’impact sur le fond marin.
4. Vers une pêche durable et économiquement viable
La pérennité économique de la pêche et la transition vers une énergie propre se renforcent mutuellement. Une vision à court terme complique la conciliation entre l’exploitation et la conservation. Préserver des stocks abondants dans les eaux de l’UE réduit les importations de produits de la mer et de l’aquaculture, renforçant ainsi l’autosuffisance du marché européen.
L’agriculture montre que l’augmentation des intrants (engrais, pesticides, eau, travail) limite les risques et conduit souvent à une hausse de la production (mais également à un coût environnemental élevé). En fait, pour la pêche, c’est l’inverse : au-delà d’un seuil, avec davantage d’efforts, les opportunités de pêche diminuent. Il faut donc définir des limites acceptables qui équilibrent la protection des écosystèmes marins, une production suffisante et la viabilité économique des acteurs de la pêche.
Des « lignes de conduite » sont proposées (par exemple Bastardie et al. 2024) où le « compromis apparent » devient une opportunité gagnant‑gagnant : meilleure santé des écosystèmes, flotte modernisée et compétitive, réduction de la dépendance aux énergies fossiles. Restaurer les stocks plutôt que de les exploiter à outrance évite le scénario où l’intervention arrive trop tard, lorsque la pêcherie n’est plus économiquement viable et que les capacités d’investissement pour le renouvellement de l’outil s’effondrent.
5. Reconnexion à la nature, géoéconomie, et pratiques de pêches « douces »
Notre ignorance croissante du rôle vital des mers témoigne d’une rupture inquiétante avec le monde naturel. Les « extinctions sociétales » altèrent notre perception de l’environnement, freinent la mise en place d’objectifs de conservation ambitieux et réduisent le soutien aux initiatives de protection (Jaric et al., 2022). Dans le secteur de la pêche, cette distance se traduit par une méconnaissance des consommateurs à l’égard d’espèces pourtant courantes (Cusa et al., 2021), ce qui contribue à la surpêche et à une mauvaise gestion des ressources marines.
Par ailleurs, comme pour l’agriculture, la motorisation au carbone fossile des chalutiers a largement remplacé la main‑d’œuvre, entraînant une forte consommation de combustibles fossiles. Réduire progressivement l’usage du carburant en limitant le chalut et en réintégrant davantage de travail manuel favoriserait la décarbonisation du secteur, renforcerait le tissu social des communautés côtières et créerait des emplois locaux (le long de scénarios décrits par exemple ici), sans compter l’urgence de retrouver une souveraineté énergétique comme nous le rappelle bien malgré nous la géopolitique ici.
Les innovations récentes en matière de chaluts n’ont pas encore démontré leur capacité à maintenir le taux de capture actuel (STOA 2024). La « pêche de précision » (augmentée par l’intelligence artificielle, etc.) en cours de développement ne réduit pas suffisamment le contact avec le fond marin. Du fait de cette perte potentielle de rendement, toute modification des engins risque donc de rencontrer, au mieux, du désintérêt et, au pire, de la résistance de la part des acteurs du secteur. De plus, si l’exclusion de certaines pratiques devient effective, le déplacement de l’effort de pêche risquera de s’accompagner d’effets contreproductifs (menace pour la sécurité en mer, visite de zones à risque, augmentation des captures accidentelles, etc.) comme la concentration de l’effort de pêche sur les zones autorisées restantes ou sur des zones jamais péchées (Bastardie et al. 2025).
Le chalut de fond reste l’une des pratiques les plus impactantes, mais des alternatives viables existent et capturent les mêmes espèces : engins sélectifs, pêche « aux arts dormants », etc. Leur adoption nécessite des incitations économiques et techniques, ainsi qu’un secteur générant des profits suffisants pour investir. Comme dans tout domaine industriel, les innovations techniques ne seront adoptées que si elles améliorent la rentabilité globale, en tenant compte du coût d’investissement initial et des économies de carburant. Au cœur même de cette transition vers la rentabilité et un moindre impact, il est préférable de promouvoir des pratiques de pêche plus douces que le chalutage de fond. Limiter l’accès aux fonds marins jugés vulnérables et fragiles par la communauté scientifique en est un exemple.
